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La voie de la poésie

Appel de l’absolu, activité créatrice et vie spirituelle

Notes de novembre 2015

 

© Jacques Burtin
Tous droits réservés

 

 

 

pour Françoise,
qui a rendu possible cette aventure 

Pour Enza, Dominique, Catherine,
Philippe, Brigitte, Bénédicte,
Sylvie, Claudine, Alexandre,
Odile, Thierry, Reyhaneh,
Clarisse, Bruno, Vincent
et tous ceux et celles pour qui la création est un enjeu
- ou une offrande
 

Pour Susan,
en mémoire de nos improvisations illimitées

 

 

 

 

I

 

Qu’est-ce que l’orgasme ?

C’est un éclair en plein jour.

 

 

 

 

II

 

Dans le langage courant, le mot « poésie » a plusieurs significations. C’est une chance. Si ce n’était le cas, il n’occuperait pas la place qu’il occupe dans l’histoire de la pensée. Le monde en serait plus pauvre.

Mais avant de parler de la poésie – ou des voies qui y mènent peut-être –, j’aimerais commencer par faire un petit détour. Parfois il faut s’éloigner d’un sujet pour, en se retournant, avoir la surprise de le redécouvrir.

Le mot « poésie » m’a hanté (il serait plus juste de dire qu’il m’a accompagné, tant cette hantise était porteuse d’un sentiment de libération) toute mon existence. Chaque fois que j’ai cru comprendre de quoi il s’agissait – vers où le chemin pouvait me conduire – il a fallu que je fasse un bond de côté, car au moment de comprendre j’étais saisi d’un doute : n’étais-je pas en train d’enfermer ce mot précieux dans un carcan, et de m’enfermer avec lui ?

Je commencerai donc par vous montrer trois objets :

 

Objet numéro 1

Objet n°1

 

Objet numéro 2

Objet n°2

 

Objet numéro 3

Objet n°3

 

Le premier est en fer forgé et mesure 42 centimètres de haut. Le second est en pierre et atteint 9 centimètres. Le troisième est en bois et mesure 86 centimètres.

La nature de ce dernier ne vous aura pas échappée. Peut-être aurez-vous eu plus de mal à identifier les deux autres et auront-ils gardé un peu de leur mystère – un peu du moins de ce mystère qu’ils avaient à mes yeux lorsque je les ai vus pour la première fois.

Ces trois objets font-ils partie d’une collection ? Oui et non. On peut répondre par l’affirmative dans la mesure où ils ont été choisis par ma femme et par moi et qu’ils appartiennent à un ensemble, l’ensemble des objets qui accompagnent notre vie et que l’on trouve ici et là dans notre maison. Mais un esprit cartésien  pourrait tout aussi bien affirmer qu’ils ne peuvent prétendre à cette qualité, dans la mesure où ils ne relèvent d’aucun genre spécifique et que leur seul point commun est d’avoir précisément été choisis sans parti-pris, sans idée préconçue.

Certains de mes amis sont collectionneurs. Ma première collectionne des moules à chocolat issus des ateliers des grands artisans du XIXème siècle et du début du XXème siècle. Ma seconde réunit des affiquets (les affiquets sont de petits objets précieusement sculptés dans lesquels on insérait d’extrémité des aiguilles à tricoter). Ces affiquets appartiennent à une collection beaucoup plus vaste d’outils liés à des professions disparues ou en voie de disparition. Mon troisième collectionne des objets d’art populaire, créations d’ouvriers, de soldats ou de paysans qui n’ont pas eu d’instruction artistique mais révèlent un talent insoupçonné.

Au regard de ces collections authentiques, qui ont fait l’objet de recherches et ont demandé des années d’assiduité, la mienne n’en est pas une : je ne cherche rien – ou du moins n’ai pas l’impression de chercher. Soudain une forme frappe à ma vitre et s’invite à entrer chez moi. Ce n’est pas sa relation à un ensemble, sa représentativité, son usage (si elle en a) qui me séduisent, mais sa singularité, son unicité, son parfum. Son histoire, son origine m’importent peu. La seule qualité que j’en attends est d’être ému.

C’est sans doute l’image la plus simple, la plus immédiate que je puisse donner de mon rapport à la poésie : la conscience soudaine d’être saisi. Quelque chose s’empare de l’imagination – sans que l’on aie en rien besoin d’imaginer ; quelque chose appelle la louange – sans qu’on sache qui ou quoi honorer*.

* On l’aura deviné : pour parler de la poésie, je ne ferai pas appel à l’origine grecque du mot. Je laisse aux savants le soin de l’aborder comme ils l’entendent. Je ne chercherai ici à l’illustrer qu’à l’aide de mes seuls outils : ma sensibilité et mon expérience.

Quelque chose soudain me parle. Le tutoiement de l’inconnu.

Chez les trois collectionneurs que j’ai mentionnés, le sens de la poésie (ou celui de la beauté, la nuance étant ici de peu de poids) n’est évidemment pas absent. Les objets qu’ils réunissent sont le plus souvent porteurs de cette émotion dont je parle. Parce que leur regard est sincère, parce qu’il s’est affiné au fil de leur quête, les objets que ces deux femmes et que cet homme choisissent sont, en tant que tels, uniques. Il n’est pas dit du reste que le premier des objets que je vous ai montrés – et qui est l’extrémité d’une gaffe de marinier trouvée dans une brocante en Bourgogne – n’eût intéressé l’un de mes collectionneurs, si d’aventure il l’avait trouvé avant moi. Ce double crochet était habituellement fixé au bout d’une longue perche et servait à manœuvrer l’embarcation en prenant appui sur les berges ou sur le lit de la rivière.

Puisque je vous ai révélé la nature du premier objet, je vous renseignerai sur celle des deux autres : le deuxième est une pierre trouvée dans une carrière d’ocre en Puisaye. Des traces d’ocre se distinguent sur sa surface. Elle n’a subi aucune transformation de la part de l’homme. Sa forme d’oiseau a certainement été l’élément déterminant de l’émotion qui nous a saisis ma femme et moi lorsque nous l’avons découvert, au bord d’une excavation toute récente. Quant au troisième objet, c’est évidemment un Bouddha. Celui-ci a été sculpté en Thaïlande au XIXème siècle et a été acquis chez un antiquaire de la rue Notre-Dame, à Cannes. Il conserve de nombreuses traces de feuilles d’or et des incrustations de petits morceaux de miroir colorés. Ses yeux sont en émail blanc et noir. La pupille est une goutte d’émail fondue dans le blanc : un geste pur, risqué, est à son origine.

L’exemple de ma « collection » indique bien que c’est avant tout l’impression première dont je suis saisi qui décide de mon attachement à un objet. C’est aussi la force de ce sentiment qui détermine ma fidélité. Je ne me désintéresse pas des détails sur son origine, son usage, sa signification éventuelle. Mais ces renseignements ne peuvent prétendre se substituer à l’impression première qui a décidé de mon attachement. Ils ne viennent pas non plus la confirmer ou l’infirmer. L’objet doit parler de lui-même, en toute naïveté, en toute innocence *.

* Ainsi la lune continue-t-elle à parler aux amoureux et aux rêveurs, malgré les descriptions qu’en ont faites les scientifiques et la périlleuse aventure qui a permis à l’homme d’atteindre sa surface. La science ne peut se substituer à la poésie. Pourtant l’action même de marcher sur l’éblouissante poussière de l’astre nocturne ou celle de guetter l’infini dans un télescope ne sont-elles pas, elles aussi, la poursuite du même rêve par d’autres moyens ?

Il en va ainsi, pour moi, de la création : les impressions s’invitent, les émotions surgissent comme des fleurs, comme des flammes. Tout est dans la façon de les recueillir afin de les transmettre, aussi vierges que possibles, aux inconnus qui d’aventure entendront ma musique, liront mes livres, verront mes films.

 

 

 


III

 

Notre corps doit parvenir au libre arbitre, notre âme devenir organique.

Novalis
Fragments préparés pour ne nouveaux recueils
Oeuvres complètes, Tome II
Traduction Armel Guerne
Editions Gallimard, 1975

 

 

 


IV

 

La poésie, je l’ai ressentie d’abord comme un attouchement : elle était le bleu du ciel qui vient caresser les cheveux, la réverbération des lumières de la rue sur le plafond de ma chambre, l’odeur d’un jouet nouveau que je sortais de son emballage coloré sur la table de la salle à manger de mes parents, la saveur d’un verre de coca-cola goûté dans une roseraie auprès de mon oncle à Saragosse. Elle était aussi, avant que je ne le sache, le sanglot qui me saisissait, enfant, avec ou sans raison, et la morsure de la solitude lors de l’éveil des sens. 

Ces attouchements mystérieux, ressentis comme les émanations de l’âme du monde, appelèrent bientôt chez moi des gestes précis. Le premier fut l’écriture de poèmes. Est-ce pour cela qu’ils furent à jamais associés pour moi à la notion de poésie ? La confusion pour ainsi dire obligée entre l’objet même du poème - ces lignes couchées sur le papier, venues on ne sait d’où - et le mouvement intérieur qui les faisait surgir - quel nom lui donner sinon celui d’inspiration ? - me suggérait cette notion qui m’aiderait à franchir bien des obstacles. La poésie était le nom que je donnerais dorénavant à cet appel indéterminé. Indéterminé, mais non point vague ou indicible, car à chaque fois je pouvais nommer ce qui m’avait ému, lui donner une forme, me rappeler son éclat.

Très tôt, donc (j’avais douze ou treize ans), la Poésie – j’emploierai dorénavant la majuscule pour parler de cet attouchement, de cette inspiration, et la minuscule pour parler de la technique liée à l’écriture – frappa à ma vitre, s’invita chez moi. Elle avait une manière de s’excuser ou plutôt de s’imposer qui n’était qu’à elle : elle ne prétendait pas être une clef, encore moins un message.  Elle n’était pas un appel déguisé à une croyance, à une foi, comme il peut être facile de le penser (j’y reviendrai).

Elle était une évidence qui naissait de l’instant et ne revenait jamais de la même manière, avec le même visage. Elle montrait des chemins toujours neufs, toujours changeants. Si elle était un appel, elle n’était pas un appel à une forme déterminée de croyance mais l’appel même de l’absolu, qui peut prendre toutes les formes mais n’en a aucune. Peintre, je n’eusse pas été séduit par une couleur mais par la lumière qui permet de les voir toutes et ne se conçoit pleinement qu’à l’aube ou au crépuscule, quand tout n’est que promesse ou délitement intemporel.

 

 

 


V

 

L’époque, le pays peuvent être proches – ou lointains. L’héroïne n’est pas tout à fait une jeune fille mais n’est plus une enfant. Elle s’est trouvée là au passage des condamnés.

L’un d’eux, le visage hirsute, noir de barbe – un géant – attire son attention. Un mouvement de la foule la pousse tout près de lui. Leurs yeux se croisent. Une douceur sans nom s’exhale de ce creuset de détresse et d’humiliation.

Il ne la voit pas.

On le pousse plus loin. Elle s’écarte, suit des yeux le cortège.

Elle voit comment les suppliciés gravissent les marches, comment on leur passe la corde autour du cou. Elle s’approche. Malgré elle, s’approche. Atteint le pied de l’échafaud.

Il n’a pas voulu qu’on lui bande les yeux. Il regarde loin. Puis soudain son regard glisse, il la regarde, il la voit. Entre toutes, ses yeux fixés sur elle, tandis que roule un tambour, qu’un homme en armes lit la sentence.

Sa bouche fait une grimace qui est un rire ou une prière. La trappe s’ouvre. Son corps s’abat.

Son visage n’est plus qu’une tache contre le ciel. L’attention de la jeune fille est attirée par un mouvement imperceptible – quelque chose bouge là, sur le corps du supplicié, bouscule les vêtements.

La verge jaillit soudain, pourpre, insensée. La semence jaillit.

Elle a fermé les yeux. Elle se donne, ôtée à la vie, immolée. Faite femme, libre, en un instant.

Une perle d’albâtre glisse sur son front.

 

Jacques Burtin
La Perle
in La Liberté et autres contes barbares

 

 

 


VI

 

Sentir l’appel de la Poésie, c’est s’arrêter soudain à l’angle d’une rue parce qu’on a vu un rayon de soleil caresser une feuille morte, parce qu’on a senti la brise sur sa joue, parce que la façon dont se présente soudain la façade de la maison d’en face est particulièrement harmonieuse*.

* J’étais un enfant des villes : c’est dans la rue et dans le ciel que me donnait à voir l’alignement des façades que je sentis d’abord un appel. Il me fallut des années pour voir la campagne autrement que comme un espace un peu vide compris entre deux villes.

Etre poète, c’est être ému. L’individu qui est authentiquement ému, qui se laisse saisir par son émotion au point de ne pas la juger, au point de sentir qu’elle est une porte qui le mène où il ne sait pas, qu’elle est le murmure qui le rend présent à lui-même, s’il accepte, s’il comprend, celui-là est un poète à condition que cette émotion d’une manière ou d’une autre appelle un geste, une réponse *.

* La première réponse est la plus secrète, la plus individuelle : c’est la célébration muette, sœur de la prière. Elle n’est pourtant possible que si l’être a fait don de lui au monde et aux hommes, et qu’il a su se rendre, d’une manière ou d’une autre, utile.

La sensation seule de l’absolu ne suffit pas : elle appelle sa traduction dans les actes. Cette traduction peut se faire directement par l’écriture ou la calligraphie ; ou bien encore par le dessin, la photographie, la peinture, la musique, la danse ou le cinéma ; elle habite également le geste de l’enseignant, du thérapeute ou du chercheur, ceux du moins qui ont connu la vocation comment en appeler au beau, au bien, au vrai sans avoir ressenti l’appel de l’absolu ? , enfin de tout un chacun dans l’exercice de son métier ou dans le cadre de son interaction avec les hommes. Je me souviens d’un marchand de légumes et de fruits décrivant son étalage et sachant, par le verbe, faire chanter l’écorce, la pulpe, le chemin de la sève, le geste du paysan et la caresse du soleil.

 

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*    *

 

Etre poète, c’est aimer éperdument. C’est sentir ce manque qui fait de nous des hommes, et des femmes, c’est reconnaître la fragilité qui nous fonde et l’ampleur de l’abîme qui nous entoure.

 

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*    *

 

Etre poète, c’est être perdu, et le savoir.

 

 

 


VII

 

Sans doute suis-je né non fini loin d’ici

Louis Pauwels
Exilé (extrait)
in Dix ans de silence
Editions Grasset, 1989

 

 

 


VIII

 

C’est la Poésie qui crée l’organe.

 

*
*    *

 

Si l’écriture poétique devint, par nécessité, le premier organe créé en moi par la Poésie – un organe qui devait accompagner les orages, les déserts et les accomplissements de mon existence –, il ne devait pas rester le seul : très vite, je commençai à filmer. Avec une caméra double 8mm, puis avec une caméra Super 8, le monde s’invitait à moi d’une façon différente, sans les mots. Le rayon de lumière sur un vieux mur, le reflet de la pluie sur les toits, le miroitement des cailloux dans le lit de la rivière, demandaient soudain que je les voie autrement, que je trouve un autre chemin que celui du verbe pour aller jusqu’à eux et pour qu’ils entrent en moi : je découvris que c’était cela, filmer. C’était écrire mais d’une autre manière. Et c’était toujours rejoindre le monde, s’insérer au cœur du monde, dans le mystère que dégagent l’instant ou l’objet : gagner le réel au cœur du réel *.

* Jamais pour moi la Poésie ne fut l’appel d’un ailleurs, d’un au-delà. Il y eut bien un temps, après mes lectures des œuvres de Breton, où j’appelai ce « réel dans le réel » le Surréel. Mais je compris assez vite qu’on ne peut donner deux noms à ce qui est. Ce qui est est, tout simplement ; le réel est le réel ; tout est moins dans notre façon de nommer que de voir. Et tout repose, in fine, sur notre capacité d’innocence et d’émerveillement.

 

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*    *

 

De l’écriture à l’action de filmer, la technique n’était certes pas la même, mais le geste était pour moi équivalent.

Equivalent mais non interchangeable. Telle émotion appelait les mots ; telle autre appelait l’image muette ou sonore ; telle autre, enfin, appelait la musique, puisqu’il était écrit que je devais également devenir sans l’avoir voulu, sans l’avoir cherché  compositeur et musicien *.

* C’était écrit, ou cela s’improvisa : pour Dieu, qui est par définition hors du temps, il n’est pas de différence entre l’écriture et l’improvisation.

 

*
*    *

 

Je compris assez vite que l’acte poétique (ou, si l’on veut, artistique) œuvrait dans deux dimensions : celui de la communication (donner à sentir, rendre communicable à un tiers l’unicité d’un moment) ; celui de la solitude (approfondir l’instant dans toute sa nudité). L’exigence de cet approfondissement solitaire (le face-à-face de l’artiste et de l’inconnu, ou de l’absolu, ou du Réel), qu’il ait ou non pour l’artiste une dimension spirituelle (métaphysique), était le gage qu’une communication entière et sincère pouvait être faite, dans l’oubli de sa propre individualité *.

* L’acte artistique est à la fois vision et témoignage. La vision rend possible le témoignage aussi sûrement qu’elle l’appelle.

 

*
*    *

 

L’artiste ne peut approcher l’absolu qu’en tant qu’être unique, différencié ; pourtant sa personnalité, si ce rapprochement a lieu, s’évapore instantanément comme une fine pellicule d’eau face au fer porté au rouge.

La personnalité, l’individualité de l’artiste ont beaucoup à voir avec le cheminement, pas grand-chose à voir avec la récolte - et rien avec le vin qui en est tiré.

 

 

 


IX

 

Je ne connais plus d’îles et les sentiers des forêts ne savent plus allaiter les pas
Et je ne suis plus roi des filles qui ne sont plus reines
Et la quête de sérénité n’est plus dans le bleu du travail ou dans les paumes des hommes durs
Toutes les fontaines d’enfance qui avaient rafraîchi mes écarts insolites
sont asséchées dans les sillons de mon visage
Et c’est difficile d’être vrai et en seigneurie sans les hallebardes de la poésie

 

Guy Lévis Mano
L’Extrême adversaire (extrait)
Editions GLM, 1954
repris dans Loger la Source
Editions Gallimard, 1971

 

 

 


X

 

On met longtemps à mettre un nom sur les choses. On met longtemps à se débarrasser des artifices. Ecris si tu le veux des poèmes, mais ne « fais » pas de poésie aux dépens de tes émotions : la Poésie advient. Il te faudra oublier le souci de la forme pour donner le jour à une forme qui t’oublie, où tu as fini de te dissoudre.

Ton nom n’est rien.

 

 

 


XI

 

Heure de ma mort vous n’êtes maintenant
qu’une petite tache de craie à mon flanc
mais à travers mes épaules lucides encore des siècles d’esclaves
à travers ma tempe où bat un ressac de peur
à travers mes mains où tant de cadavres sont allongés et parlent à mi-voix
j’entends venir
j’entends venir j’entends venir
c’est alors qu’il faudra être bien humble pour ne pas être dépouillé
et pour ne pas humilier les pauvres
j’entends venir
avoir de larges plaies bien sincères pour montrer qu’on a bien lutté contre soi
j’entends venir
des plaies où les visages des gens de la montagne
entendront le bruit de la mer
des voix où les matelots verront les forêts que mange le soleil
pendant que leur lourde tête est roulée dans le sommeil
au bord d’une indifférence biblique
j’entends venir
si l’on se rencontre on s’embrassera longuement sur les lèvres
avec un geste plein d’âmes encore embourbées dans les prières des vivants
et c’est alors que la chair, la peau, le sang
seront un objet de luxe et l’on se disputera
la petite main d’un petit enfant pour avoir quelque chose à soi.

 

André de Richaud
La Chanson de mort (extrait)
in Le Droit d’asile
Editions Marges, 1937
Repris dans Le Droit d’asile & Poèmes épars
L’Ether vague/Patrice Thierry, 1996

 

 

 


XII

 

Parce qu’ils sont vivants, tout homme, toute femme sous le soleil perçoivent la voix de la Poésie : elle est le goût de la vie, elle est ce qui met un miroir devant nos yeux, et notre visage se déchire comme le papier de soie et l’on ne voit que le monde ouvert.

 

*
*    *

 

La Poésie n’est pas une occupation. Ressentir la poésie, être poète, c’est précisément ne rien faire, mais ne rien faire à un point tel qu’on est présent, corps et âme, pieds et poings liés, rompu de liberté dans l’enclave irrémédiable de l’instant. Le poète est un esclave qui se sait libre, un homme libre qui sait que sa vie ne lui appartient pas.

 

*
*    *

 

Parce qu’il est difficile d’appréhender l’absolu, on est prêt à l’échanger contre n’importe quoi : la révolution, la religion. Qu’un poète puisse participer à un mouvement social ou puisse marcher quelque temps de concert avec des gens épris d’un Dieu est une chose ; qu’il troque sa nostalgie (qui est tout sauf une conviction) contre une idéologie en est une autre. Il devra fuir ou périr.

Pourtant la Poésie a bien quelque chose à voir avec un instinct de libération, une critique des préjugés, une aversion envers tout ce qui asservit l’homme au plan politique, social, moral ou sexuel. Et la Poésie a également à voir avec l’inquiétude spirituelle. Mais les réponses qu’on donne le plus souvent au poète ne peuvent que le faire rire, ou frémir.

 

 

 


XIII

 

Chère Susan,


Pour une fois je vais t’écrire en français.

J’étais en train de relire ces pages, hier, veille de mon soixantième anniversaire, quand j’ai soudain pensé à une citation de Novalis qui pouvait convenir à un certain passage. Je me souvenais avoir utilisé cette citation quatre jours plus tôt sur Facebook en l’accompagnant de l’une de nos improvisations filmées.

Je me suis donc rendu sur le réseau social, retrouvant immédiatement la citation ; plutôt que de refermer aussitôt la fenêtre, j’ai cliqué sur ton lien pour avoir des nouvelles. Ta page s’ouvrit normalement sur les photos que tu avais choisies et que je connaissais bien – une vue en couleurs de Paris nocturne et ton visage penché, en noir et blanc, souriant.

Pourtant, au-dessus de ton nom, était portée l’inscription :

 

EN SOUVENIR DE

 

Il ne me faudra que quelques instants pour constater que tu as quitté ce monde. C’était le 7 septembre 2015. Tu es partie très vite, victime d’une maladie foudroyante, et je n’en ai rien su. La dernière fois que nous avions parlé ensemble, c’était le 18 avril.

J’ai pensé à nos improvisations folles - toi à la harpe, moi à la kora - où nous pouvions tout nous permettre dans une écoute totale de l’autre. (Il nous suffisait juste de nous accorder et nous partions à l’aventure ; parfois, nous nous offrions même le luxe de désaccorder nos instruments en cours de route...) J’ai pensé à nos projets : les concerts dans cinq églises parisiennes (qui toutes nous repoussèrent avec effroi). Nos projets auprès des institutions (nous n’étions pas assez branchés). Le grand match, enfin, qui devait nous opposer : nous aurions joué sur un ring, venus chacun des deux coins de la salle, fendant la foule, une grande cape colorée sur le dos, tout sourire avec nos gants de boxe... Oui, mille chemins étaient ouverts.

Et puis il y avait nos échanges, lorsque nous nous retrouvions, nos dialogues sans fin, de jour et de nuit, dans les rues de Los Angeles ou de Paris, et ton livre sur l’Improvisation qui avançait au fil des ans...

Dans un entretien filmé que je découvre aujourd’hui, tu dis :
« When you are looking at all the art forms, you see this great way to be in the world, a sensuous way of being in the world where all the senses are engaged in expression... »
(« Quand on envisage l’art sous toutes ses formes, on peut voir cette façon incroyable d’être au monde, une façon sensuelle, quand tous les sens se trouvent impliqués dans l’expression de soi... »)

Cette définition de l’art comme un mode d’accomplissement sensuel (qui n’exclut évidemment pas l’intellect) m’a ravi.

Tu pouvais jouer les partitions les plus difficiles, de la Renaissance à Pierre Boulez (tu jouas plusieurs fois sous sa direction), tu étais l’une des rares harpistes à jouer un jazz authentique (tu te produisais d’égal à égal avec des musiciens comme Yusef Lateef ou Dave Brubeck...), mais l’improvisation était ton enfant chéri. Ton livre eût été une somme qui aurait reflété toute ton expérience de professeur et de concertiste : en analysant les improvisations réalisées sans la présence d’un chef d’orchestre par de petits groupes de musiciens aussi bien que par des orchestres entiers, et en passant au crible de la sociologie, de la physique et de la spiritualité cette forme de création encore mal connue, tu montrais que dans certaines situations il était possible pour un groupe d’exister sans le représentant d’une autorité. Tu étais une rêveuse dangereuse et souriante. Tes élèves te portaient dans leur cœur. Et tu étais capable de traverser le monde pour improviser avec un musicien que tu ne connaissais pas (un jour d’octobre 2012, tu te rendis ainsi au cœur de la Sibérie...).

Je t’aimais.

Je sais qu’en rêve nous continuerons à parler de Walter Benjamin, de Rimbaud et des constellations qui veillent sans relâche – tu en étais persuadée – sur le destin des Hommes.

Jacques *

 

* Susan Allen (1951-2015) enseignait au Californian Institute of the Arts (Valencia, Los Angeles County, California). Elle jouait de la harpe et du kayagum (cithare coréenne). Le livre sur lequel elle travaillait s’appelait « Passage of Desire: Improvisation and the Human Journey." (« Passage du Désir : l’Improvisation et le Voyage de la vie »). Elle a publié de nombreux CD. L’entretien auquel je fais référence dans ma lettre a été filmé en novembre 2005 et publié à cette adresse : http://www.artistshousemusic.org. Six de nos improvisations peuvent être vues sur www.improvisations.eu. Nous avons par ailleurs enregistré un CD réunissant quatorze improvisations : Renaissance (2007).

 

 


XIV

 

Si Dieu n’existait pas, le monde serait exactement pareil.

Mais nous ne serions pas là pour le dire et Dieu serait infiniment seul.

 

Jacques Burtin
Ce qui me perd me sauvera
Court métrage - 2011 - 6’46 *

* Ce film est visible à la page suivante : https://vimeopro.com/jacquesburtin/poemes/video/26830035.
Il est également visible dans l'onglet "Films" du présent site.

 

 

 


XV

 

Il y eut donc la Poésie, à laquelle, enfant, je ne pouvais encore donner un nom ; pourtant les mots ont eu à voir avec cet appel. Des comptines espagnoles, des chansons d’enfant… Le Notre Père et le Je vous salue Marie, que ma grand-mère espagnole m’apprit avec amour et piété (elle qui se rendait tous les jours à l’aube à la Basilique pour y suivre la Messe, mais n’essaya jamais, lorsque je fus en âge de faire ce qu’il me plaisait, de me convertir) : jamais je ne les ai oubliées et de cet enchaînement de syllabes pleines d’un sens vacillant mais immuable me vint peut-être un pressentiment de ce que pouvait être le poème : un objet sonore qui a du sens, et où le monde invisible est pris à témoin.

 

*
*    *

 

Le monde invisible. Le mot est lâché.

J’ai eu la chance – je pense que c’est une chance – de ne jamais avoir placé le monde invisible en dehors de notre monde. Je l’ai dit plus haut. Au fur et à mesure de mes pérégrinations intellectuelles – religions, ésotérisme – je n’ai jamais été tenté par cette forme de manichéisme qui place l’au-delà en dehors de ce monde, le paradis ailleurs que sur la Terre. En tant que poète, le réel était tout ce qui m’intéressait. L’Astrologie, le Tarot, le Yi-King, l’Alchimie n’avaient de sens qu’à le dévoiler, qu’à m’en donner le goût – comme m’en donnaient le goût le rire des amis, le corps des bien-aimées. Le visible et l’invisible étaient les deux visages de l’existence. Il n’y avait rien d’indicible au sens où il n’y avait rien d’interdit. Les choses ne m’étaient cachées que parce que j’avais les yeux fermés. Je ne prétendais pas être un grand artiste ou un génie. Mes moyens étaient modestes. Je ne prétendais qu’à être. Si ce que je produisais pouvait être utile aux autres, si d’aventure un inconnu passait l’une de mes cassettes dans sa voiture en rentrant du travail, si mes films pouvaient rejoindre un instant une inconnue dans son inquiétude, dans sa quête inavouée, ma mission se révélait fondée. Utile.

 

 

 


XVI

 

Il ne nous a pas été donné d’être. Nous sommes une rivière
Et nous épousons docilement toutes les formes :
Nuit et  jour, grottes et cathédrales,
Nous traversons toute chose, poussés par la seule soif d’exister.

Nous remplissons chaque forme sans jamais nous reposer ;
Aucune ne devient notre patrie, par chance ou par malheur ;
A jamais en chemin, hôtes de toujours,
Nous n’entendons pas l’appel de la terre et de la charrue, et il n’est pas de pain pour nous.

Nous ignorons ce que Dieu pense des hommes.
Il joue avec nous, nous sommes de l’argile entre ses mains,
Muette et malléable, elle ne rit ni ne pleure -
Dieu nous pétrit mais ne nous met jamais au feu.

Ah ! Etre transformé quelque jour en pierre ! Durer !
Notre nostalgie toujours vive ne cesse d’en rêver,
Mais un frémissement craintif nous accompagne
Et notre chemin ne connaît jamais de repos.

 

Hermann Hesse
Lamentation
(Premier des douze poèmes du Jeu des Perles de Verre)
Adaptation de Jacques Burtin d’après les traductions espagnole et anglaise

 

 

 


XVII

 

Toute œuvre, de quelque nature qu’elle soit, ne peut se développer que par fidélité à un sentiment premier – celui qui a été à son origine. Tous les calculs, les revirements, les repentances doivent être soumis à la vibration qui résulte du coup de gong de l’inspiration *.

* Peut-être, de même, toute vie ne tient-elle qu’à la fidélité aux premiers rêves de notre jeunesse, à cette unique saveur de miel et de cendres, de révolte et d’amour. J’ai été frappé, lorsque j’ai commencé à interroger les personnes que je rencontrais, artisans ou savants, entrepreneurs ou artistes, sur l’origine de leur vocation, d’avoir toujours affaire à un schéma différent. Parfois la vocation sonnait très tôt ; parfois au contraire le chemin à prendre ne se dessinait que pas à pas, pour ainsi dire dans l’ombre, et l’on ne comprenait qu’après coup la logique de ce qui apparaissait d’abord comme une errance. Ceux et celles qui ont entendu un appel - ce sera une minute précise, un jour donné, et l’on gardera à jamais le goût de cet instant - ne peuvent se relever, après être tombés, qu’en renouant avec lui. Celui, celle qui n’a pas entendu cet appel, mais n’en a pas moins tracé un sillon, sait aussi qu’il peut se retourner vers le visage incorruptible de sa jeunesse. Ses rêves continuent à hanter le ciel et lui indiquent la direction à prendre.

 

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Je me suis découvert poète, non parce que j’écrivais des poésies, que j’improvisais des heures sur mon piano ou que je me plongeais dans les délices du montage : je me suis découvert poète parce que Hermann Hesse et Novalis me parlaient de la patrie perdue, de l’absolu, de la nostalgie de la beauté, du miracle de l’instant, et que je savais soudain qu’ils disaient vrai, qu’ils parlaient pour ainsi dire par ma bouche, qu’un même élan nous traversait.

Sans oublier ma dette envers Baudelaire – la relativité du beau et du laid face à la quête de l’absolu ; envers Verlaine – le primat de la musique sur le sens ; envers Rimbaud – le langage rompu, asservi à une cause plus haute ; sans oublier cette dette, le jour où se glissèrent entre mes mains le premier Novalis (c’étaient les Hymnes à la Nuit), le premier Hesse (c’était le Loup des Steppes), et qu’après avoir lu une ou deux pages je regardai vers l’horizon, je sus que ma famille était trouvée *.

* Ce sentiment d’appartenir à une famille de l’esprit fut pour moi distinct de l’appel de la vocation, même s’il en était d’une certaine façon la confirmation. L’appel proprement dit m’avait surpris un ou deux ans plus tôt alors que debout dans ma chambre, chez ma grand-mère maternelle, je venais de lire le règlement d’un concours destiné à de jeunes écrivains en herbe. Un éditeur promettait de réunir les meilleurs récits et de les publier. Une voix retentit soudain en moi : « Je serai écrivain ». (Ces mots dépassaient de loin, je le savais déjà, le cadre de ce concours.) C’était vraiment comme si l’espace se dépliait devant moi et comme si j’étais - le mot n’est pas trop fort - adoubé. J’avais 16 ans. J’écrivais déjà depuis plusieurs années de la poésie et des contes fantastiques ; j’improvisais également durant des heures au piano. Pourtant ces activités avaient vu spontanément le jour et je ne songeais pas un instant à « devenir » poète ou musicien. C’est bien ce premier appel, vécu dans ma chair, qui fut déterminant. Quant aux lectures de Novalis et de Hesse, elles me confirmèrent dans l’idée que quelle que puissent être les développements de mes activités de création, leur terre nourricière était cette inquiétude spirituelle, cette interrogation de l’humain qui habitaient quotidiennement mes pensées. Ce que je ne savais pas, c’est que du même coup la nature de cette terre nourricière me garderait de jamais voir dans l’activité littéraire ou artistique une fin en soi. L’enjeu, c’était la vie, pas autre chose.

 

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Si Novalis, si Hesse me parlaient bien de Dieu, leur cheminement était bien trop personnel, bien trop avancé pour mener à une confession déterminée. Ils ne montraient pas une direction : ils montraient une façon d’être au monde, entière, sans compromis.

Dans les années qui suivirent, je m’essayai pourtant à croire. J’appris d’autres prières que celles que mon enfance avaient gravées en moi, me confrontai à de nouvelles ou à d’anciennes cosmologies et tentai même de me rapprocher de la religion dans laquelle j’avais été, tant bien que mal, élevé : la religion catholique *.

* « Tant bien que mal » : ma grand-mère, on l’a vu, fut certainement la personne qui me fit le mieux comprendre que la foi était une chose qui se vivait au jour le jour sans prosélytisme et sans discours. Mes parents se faisaient de la religion une représentation sans doute plus morale que mystique ; quant aux prêtres qui se chargèrent de mon catéchisme, ils ignoraient tout de l’inquiétude spirituelle (ou étaient passés maîtres dans l’art de la dissimuler) : comment auraient-ils pu éveiller des enfants à la foi ? Lors de ma tentative de revenir au sein de l’Eglise, ceux que je rencontrai se révélèrent tout aussi impuissants à nouer un dialogue. Le monde invisible n’était pas leur fort.

Mes efforts se révélèrent stériles. Personne ne pouvait me donner ce que je cherchais. En tous cas pas les prêtres que je rencontrai, qui se révélaient pour la plupart réticents à tout dialogue véritable *.

* A de rares exceptions près : je me bornerai à citer le nom du Frère Dominique Catta, mon maître de kora. Il est vrai qu’il était également moine…

Ils me pressaient de questions mais leurs yeux m’évitaient. Je nouai en revanche des rapports amicaux et profonds avec des moines et des moniales. La question n’était pas la validité d’une croyance, puisque d’autres, qui entendaient des appels comparables, sous certains aspects, au mien, pouvaient s’en nourrir. Tout simplement, cette croyance – comme toutes les croyances, cela me devint évident au fil du temps – ne pouvait être mienne.

 

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On essayait de me vendre l'idée de Dieu. Mais Dieu n'est pas une idée *.

* Dieu, c’est une histoire d’amour : nul mieux que Chesterton n’en a parlé, dans le premier chapitre de son Saint François d’Assise (Librairie Plon, 1925). On ne comprend rien à la foi si l’on ne comprend pas cela.

 

 

 


XVIII

 

J’ai des amis chez les croyants comme chez les athées.

Que l’un me dise que Dieu, pour lui, c’est de la science-fiction, ne me choque pas, car le sens de la poésie est en lui vivant, et c’est ce sens-là qui fait qu’un homme n’est pas mort, enfermé dans une tâche, dans un rôle. (Qui plus est, j’aime la littérature de science-fiction, mais c’est une autre histoire.) Que l’autre m’explique comment il entend telle parole d’Evangile ne peut qu’éveiller mon intérêt, s’il s’est réellement battu avec l’ange. Quant à moi, j’ai compris depuis belle lurette que je n’appartenais à aucune de ces familles – et en premier lieu, que je ne pouvais faire mienne aucune de ces idéologies, qu’elles soient matérialistes ou spiritualistes *.

* Le mot idéologie est réducteur, j’en suis conscient. Toute forme de croyance ne se résume pas nécessairement à une idéologie ; en revanche je crains qu’elle n’en porte inéluctablement les ferments. Sans la plus haute vigilance et l’ouverture à ce que la vie nous apporte à chaque instant d’unique, toute conviction devient système et empêche l’évolution de la pensée et de la sensibilité.

Encore ce que je dis là pourrait-il ne relever que d’une conviction, donc de quelque chose d’extérieur à moi-même (pour autant qu’un homme, qu’une femme, est plus que la somme de ses convictions). Il me faut donc aborder la question de mes rapports personnels avec ce qu’il est convenu d’appeler la divinité.

Lorsqu’il m’est apparu que les religions, pas plus que les philosophies ou les théories politiques du monde (j’ai fréquenté les marxistes et les héritiers des situationnistes : dans ma jeunesse, je me rendais assez souvent – et avec plaisir – aux réunions du groupe du Denis-Martin, qui faisaient agréablement bouillir ces idées en les mâtinant - c’est ce qui nous sauvait - de réflexions sur la pratique de l’art dans une perspective révolutionnaire), lorsque j’ai compris, dis-je, que tout cela ne répondait pas au « coup de gong » que la Poésie avait fait résonner en moi, j’ai soudain réalisé qu’un dialogue intime avec Dieu s’était peut-être noué en moi à mon insu, qu’il ne s’était peut-être même jamais interrompu, malgré mes périodes d’indifférence apparente ou de joyeux blasphème.

Parler de dialogue est sans doute osé : je n’ai jamais eu l’honneur d’entendre parler la Divinité. Et je ne peux certifier qu’Elle ait voulu me communiquer quelque chose à travers le soudain balbutiement d’un rayon de soleil ou certaine  disposition d’une poignée de brindilles sur le sentier de la forêt... Pourtant j’avais l’intuition d’une forme d’échange, sans pouvoir dire à quel niveau, en quelle langue, selon quelles règles non écrites il se déroulait.

Une image, seule, de mois en mois, d’année en année, se précisait : j’avais le sentiment d’un filet d’eau, d’un ru caressant mes pieds, d’une rivière peu profonde traversant l’espace où je me tenais, et jamais ce filet d’eau ne s’asséchait, quelles que fussent les épreuves que j’endurais.

L’eau était silencieuse et fraîche. Elle ne communiquait rien d’autre que sa présence muette. Je pouvais l’oublier pendant des mois : un beau jour, je la découvrais à nouveau - et je comprenais qu’elle n’avait jamais cessé de couler.

Après un passage du côté de la psychanalyse (non en tant que patient mais en tant que lecteur épris – selon les périodes – de Freud ou de Jung) et une lecture fiévreuse de certaines œuvres de Thomas Mann (il fallait que je lusse Mann pour que la finesse implacable de sa pensée vienne contrebalancer la candeur pourtant précieuse de Hesse, tout comme il me fallait relire Freud pour désidéaliser Jung et les établir l’un et l’autre durablement et équitablement dans ma mythologie), je crus comprendre enfin que je n’étais pas, que je ne pouvais pas être ce que l’on appelle un croyant.

Si malgré tout j’avais dû définir ma position, je n’aurais pu que prononcer ces mots :


DIEU M’A DONNÉ DE NE PAS CROIRE EN LUI

 

Ce fut une libération.

Certes, je n’étais délié ni de ma mortalité, ni des épreuves que chacun de nous doit traverser. Mais je savais que je pouvais m’abandonner tout entier entre les mains de la Poésie. Elle était la seule à ne jamais avoir triché. Dans ses bras, tout était possible. Et le reste était littérature.

 

Note sur le passage "(...) il me fallait relire Freud pour désidéaliser Jung (...)" :

La raison en est la suivante : je me méfie, on l’aura compris, de ceux qui militent pour une certaine vision du monde. Je me méfie des enthousiastes. Je me méfie des gens pour qui la réalité paraît toute simple (ou, sinon simple, évidente) et nous évite de nous poser trop de questions. N’est-ce pas parce que Freud était résolument athée que la psychanalyse a pu être inventée ? Cette tabula rasa n'était-elle pas nécessaire au grand bond qu’il fit opérer dans la pensée ? Beaucoup de notions de la psychanalyse continuent à m'échapper. Mais la lecture de Freud, comme celle de Mann, me font toujours l’effet d’entrer dans un bain frais, régénérateur, où l’on ne cherche pas à me bercer d’illusions. Concernant Freud, j’ajouterai le bonheur d’être invité, par le truchement d’une langue riche et nuancée, à suivre le mouvement d’une pensée qui ne cesse de se chercher.

 

 

 


XIX

 

Le siège de l’âme se trouve là où le monde intérieur et le monde extérieur sont en contact. Là où ils se pénètrent, il est dans chaque point de l’interpénétration.

 

Novalis
Grains de Pollen
in Poésie, réel absolu
Editions Poesis, 2015
Traduction de Laurent Margantin


En écrivant ces mots, Novalis commet un tour de force puisqu’il arrive à définir l’âme (ou à s’approcher de son mystère) sans faire appel à des conceptions religieuses ou théologiques (et cela bien que lui-même, on le sait, fût profondément croyant).

Dans le cadre de ces réflexions, que l’auteur d’Henri d’Ofterdingen me permettre de le paraphraser ainsi :

« Le siège de la Poésie se trouve là où le monde visible et le monde invisible sont en contact. Là où ils se pénètrent, il est dans chaque point de l’interpénétration. »

 

 

 


XX

 

Peut-être Dieu a-t-il un désir secret : que nous ne croyions plus en Lui. Qu’enfin aucune guerre ne soit menée en son nom. Que l’ombre du Mal s’éloigne un instant de l’homme comme de Lui-même. Qu’Il goûte enfin au repos du septième jour. Qu’Il se laisse à croire qu’Il peut mourir *.

* Voilà qui donnerait un bon début pour une nouvelle de science-fiction : Dieu comprend que sa Présence pèse – en bien comme en mal - sur le destin des hommes et décide de se retirer à jamais du monde. (La notion de retrait - du moins partiel - n’a rien de nouveau, elle est familière à beaucoup de théologiens, en particulier dans le Judaïsme.) Pour réaliser ce retrait absolu, radical, définitif, Il doit réellement disparaître et crée donc une sorte de néant (Il est le seul à pouvoir le faire) où Il s’engloutit. Cette action, qui pour Dieu est instantanée, dure pour les hommes pendant des siècles ou des millénaires (ou bien il leur faut ce délai pour comprendre ce qui s’est passé). Décrivez l’histoire des civilisations, la fin des Eglises ou leur radicalisation généralisée, les ères de félicité et les gouffres d’ignominie, la naissance des Contemplateurs du Vide et celle des Gardiens du Néant. Puis ramenez cela à trente pages, avec quelques pirouettes humoristiques ou colorées, pour que cela ne sente pas le déjà vu.

Qu’Il se laisse à croire qu’il peut le faire, que tous les croyants se taisent, et que les hommes quels qu’ils soient oublient leurs convictions, pour qu’enfin l’esprit de Poésie, qui n’est pas d’un sexe et d’un peuple mais de tous les sexes et de tous les peuples, puisse un jour, ne serait-ce qu’un jour, fleurir sur terre *.

* Qu’on puisse vivre sans Dieu après avoir tout donné pour lui, et qu’on puisse vivre exactement de la même manière, pour le bien de tous, Thérèse de Lisieux l’a prouvé les dix-huit derniers mois de sa vie.

 

 

 


XXI

 

Le manque est la lumière donnée à tous. 

 

Christian Bobin
Noireclaire
Gallimard, 2015

 

 

 


XXII

 

Le métier de poète – indépendamment des difficultés financières qu’il entraîne à peu près inéluctablement – peut ouvrir sur des mondes très différents. A côté de la poésie de Novalis ou d’Hölderlin, qui ne sont qu’élégie et célébration (y compris dans l’angoisse irrémédiable de la perte), d’autres poètes tentent d’établir leur paradis sur terre : Guillevic, Eluard font – pour notre bonheur - de la contrebande d’invisible sans que ce dernier ne soit invoqué. Avec eux le nom de Dieu est retranché du monde, mais le miracle continue d’avoir lieu. Pour d’autres encore, la poésie sera un champ de bataille, l’exigence de la nudité de l’âme – mais une exigence qui se vit dans un retournement constant contre soi-même. Je pense aux Dix ans de silence de Louis Pauwels, à l’Extrême adversaire de Guy Lévis Mano, au Droit d’Asile d’André de Richaud. Le poète se déchire, partagé entre l’appel de l’absolu et l’expérience commune de l’usure et de la déréliction. Ils sont, toute la vie, la plaie et le couteau dont Baudelaire ne pouvait s’arracher que par la force de la foi *.

* Certains poètes ressentent un hiatus, une brisure entre leur soif d’infini et le monde qui nous entoure. Ils cherchent à s’en épuiser la phrase, l’équation (la formule) qui leur donnerait la clef du réel. Ils n’arrivent pas à s’abandonner, car leur raison est trop forte. Peut-être au fond demeurent-ils des intellectuels. (Novalis en était bien un, lui aussi : mais il savait trahir la raison quand il le fallait.) Ils sentent que l’immatériel fuit entre leurs mains refermées. L’idéal est de l’autre côté du soleil.

Le monde est incompréhensible. Pour les yeux de la raison, l’espérance est injustifiable. Il semble qu’il n’y ait pour certains êtres que le dilemme entre la bouche du pistolet et les pieds de la croix (comme l’écrivait Barbey d’Aurevilly de Joris-Karl Huysmans après avoir lu A Rebours). Et si l’on refuse l’un et l’autre ? Si la vie, malgré tout, ressemble envers et contre tout à un chant, un chant qui certes résonne dans un idiome inconnu mais ne nous lasse jamais et nous convainc qu’il vaut la peine d’être entendu et vécu ?

Le dernier livre d’André de Richaud, publié après la mort de ce dernier par Robert Morel en 1970, se nommait « Il n’y a rien compris ». Titre qui ne s’éclaire, comme il se doit, qu’à la lecture de l’ouvrage : il s’agit de l’épitaphe que l’écrivain fait mine de se choisir. Tout comme certains ont le vin mauvais, André de Richaud avait la poésie mauvaise. Pourtant c’était bien un poète, en prose aussi bien qu’en vers. Il savait faire frissonner le voile qui nous sépare d’une vision claire du monde. Mais ses forces le trahissaient.

Je crois, quant à moi, avoir trouvé mon épitaphe. Elle m’est venue par hasard, un beau jour, sans l’avoir cherchée (si l’on m’avait posé la question le matin même, j’aurais répondu que chercher une épitaphe était une bien curieuse occupation qui ne me tentait en rien).

La voici :


J’AI TANT AIMÉ LA VIE

 

 

 


XXIII

 

Je pense à Yves Klein, sincère et rusé, maladroit, éternel enfant, répondant à Georges Matthieu lors d’une séance d’Anthropométrie... Au son de la Symphonie Monoton, symphonie dont il était l’auteur et où les instruments se relaient pour créer un son ininterrompu, Yves Klein enduisait ses modèles de peinture bleue et leur donnait des instructions pour qu’elles laissent leur empreinte sur une toile. Debout parmi les spectateurs, le peintre Georges Matthieu interrogea Yves Klein : « Pour vous, qu’est-ce que l’art ? »

Yves Klein répondit : « L’art, c’est la santé ».

C’est probablement l’une des plus courtes et des meilleures réponses qui aient jamais été données en ce domaine.

Novalis disait déjà :

« La poésie est le grand art de construction de la santé transcendantale. Le poète est donc le médecin transcendantal. La poésie agit selon son bon plaisir avec la douleur et l’envie – le plaisir et le dégoût – l’erreur et la vérité – la santé et la maladie – elle mêle tout en vue du but suprême : l’élévation de l’homme par-dessus lui-même. » *.

* Fragments Logologiques, in Poésie, réel absolu, op. cit.

 

 

 


XXIV

 

La voie de la Poésie nous souffle que l’œuvre d’art n’est pas un acte qu’on puisse accomplir dans la nonchalance, le calcul économique, la révolte destructrice ou la haine de soi-même. L’œuvre d’art véritable est toujours vécue comme une libre réponse ou l’élément d’un mystérieux échange. François Cheng, écrivain, calligraphe et poète, parle d’une célébration *. Brigitte Cadaureille, photographe, parle d’offrandes **. Alexandre Hollan, peintre, parle de présence ***.

* « L’univers n’apparaît plus comme une donnée ; il se révèle un don invitant à la reconnaissance et à la célébration. » (François Cheng, Cinq méditations sur la beauté, Editions Albin Michel, 2006.)

** « L'inspiration (...) me mettait en mouvement pour aller cueillir les offrandes des paysages qui m'entouraient. » (Brigitte Cadaureille, inédit, lettre à l’auteur.) L’expression peut d’abord surprendre puisqu’il s’agit ici d’offrandes faites par les paysages à l’homme, comme si ce dernier était une divinité. Mais l’homme à son tour – ici la photographe -, par son art, sa capacité de créer, de célébrer, redonne ce qu’il a reçu (il le redonne au monde et en même temps à ses semblables). Un cycle s’établit, une respiration qui va du monde à l’homme et de l’homme au monde, définissant ainsi un cercle parfait.

*** « La présence vient de loin, se connaît, se reconnaît dans le mouvement silencieux. Elle passe - pour moi - par et dans la nature, par la forme des arbres. Forme où quelque chose la rejoint. Attente active. Capter et patienter. » (Alexandre Hollan, Je suis ce que je vois - Notes sur la peinture et le dessin, Tome 3, Editions Le Temps qu’il fait, 2013, page 93.) « La beauté d’un chêne noir, vibrant, existe, préexiste en moi. Quand je suis devant l’arbre, je peux lui donner forme. » (Alexandre Hollan, Je suis ce que je vois, op. cit., page 29.)

Il faudrait dresser un inventaire des termes utilisés par les peintres, les poètes, les artistes qui ont cherché à témoigner de ce qui a lieu au moment où est ressentie l’urgence de créer - mais en les abordant, autant que possible, avec la même rigueur, la même distance amoureuse dont Aragon faisait preuve en écrivant sur l’œuvre de Matisse *.

* On connaît le mot de Matisse : « Si je crois en Dieu ? Oui, quand je travaille. » (Henri Matisse, Jazz, Tériade, 1947). Louis Aragon a écrit sur les relations de Matisse à la foi et sur cette sentence en particulier un commentaire d’une probité exemplaire (« Que l’un fût de la chapelle...», in Henri Matisse, Roman, Editions Gallimard, 1971, Tome II). Bien souvent, quand un artiste touche au spirituel, certains croyants tentent de l’enrôler sans tambour ni trompette. Ce faisant, ils ne font que se rassurer à bon compte et trahissent l’une des valeurs fondamentales de la pensée, dont le ressort est la liberté. Je me souviens de commentaires d’amis chrétiens lors de la sortie du film Thérèse d’Alain Cavalier, en 1986 : ils sous-entendaient que de toute évidence, Cavalier était croyant, qu’un prêtre de leurs amis en était convaincu, et qu’enfin un tel film ne pouvait exister sans cela... Ces personnes ne se rendaient pas compte qu’avec de tels propos elles ne faisaient qu’enfermer une pensée, l’affaiblir, et ruiner par cela même les possibilités d’un dialogue ouvert sur le mystère du monde. - « Comme ils sont pressés d’identifier ! » (Musil, Journaux, Tome I, Editions du Seuil, 1981, Traduction de Philippe Jaccottet, page 203.)

 

 

 


XXV

 

Un dernier doute, s’agissant de la voie : j’ai beaucoup utilisé ce terme, à tort ou à raison. De même qu’il n’y a qu’un réel (qui est différemment perçu selon le lieu où l’on se tient), il ne peut y avoir qu’une voie qui nous mène vers le beau, le vrai et le bien (voie qui se déclinera en autant de possibles donnés par le destin).

Que dans l’expression « la voie de la Poésie », le mot Poésie s’efface, pour ne laisser que le premier terme - à condition de ne pas en faire une religion mais une indication prête, elle aussi, à s’effacer comme un parfum dans l’air du soir :

« La vraie beauté est celle qui va dans le sens de la Voie, étant entendu que la Voie n’est autre que l’irrésistible marche vers la vie ouverte, un principe de vie qui maintient ouvertes toutes ses promesses. » (François Cheng) *.

* Cinq méditations sur la beauté, op.cit.

 

 

 


Epilogue

 

Permettez-moi, pour finir, de vous montrer encore un objet, le dernier en date entré dans ma collection :

 

Objet numéro 4

Objet n°4

 

A celui-là, je me garderai bien d’adjoindre un commentaire...

 

Jacques Burtin
Bilbao, le 10 novembre 2015

 

 

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